VERDON – « Je dois vous avouer quelque chose : je n’aime pas l’escalade »

Vendredi 24/09 – 18h30

Je retrouve le groupe à Gare de Lyon. Certains visages sont déjà connus, aimés même… les autres sont à découvrir.

[Étranger : n.m personne qu’on ne connaît pas encore]

3h de train, 2h de voiture et 800 km plus tard, nous arrivons à la Palud sur Verdon.

[Verdon: n.m Rivière magique. Trait d’union sublime entre les Alpes et la Provence. Lettre d’amour envoyée par la Montagne à la Mer. Le cours d’eau n’est ni bleu, ni vert, ni turquoise, ni émeraude.

C’est un poème de couleurs. On dit parfois qu’il faut de l’eau pour vivre. Cette eau là, fait rêver. Elle a creusé la roche pour offrir un paysage unique au monde. Unique au monde.]

Mais que faire face à une telle beauté ? Certains choisiront de la photographier du bord de la route. D’autres préfèreront voguer sur ses flots en pédalo. Nous, nous sommes là pour la grimper.

Samedi 25/09

Des les premières lueurs de l’aube (en vrai plutôt 9h00), mon groupe se rend dans le secteur tout proche « jardin des écureuils » pour grimper les grandes voies « chlorochose » et « dalles grises ».

Nous sommes 2 cordées à descendre un rappel de 150m. Nous commençons par rater le 1er relais avant de coincer la corde au 2e.

[Remontée sur corde : n.f technique d’escalade, souvent à base de nœuds autobloquants, permettant de remonter sa voie en cas de problème]

Je tiens à remercier Martin qui nous a montré sur place comment faire ces remontées sur corde, ma partenaire qui m’a soutenu durant cette épreuve (40m à remonter), ainsi que mes parents à qui je dédis cette palme d’or.

Une fois les grandes voies terminées, nous déjeunons au sommet des gorges, en compagnie des vautours-fauves qui font des ronds dans l’air. Nous observons avec respect et admiration ces maîtres du silence, éperdus de noblesse.

Dimanche 26/09

Il pleut ce matin la. Nous n’irons donc pas grimper. Que fait un funambule lorsqu’il n’est pas sûr son fil ? Et bien Il attend.

Certains en profitent pour réviser les manips, d’autres préparent le dessert du soir, d’autres encore savourent le plaisir de lire sous la couette tandis que l’orage gronde.

Nous déjeunons dans une crêperie toute proche du gîte. Les crêpes sont fades, le cidre insipide, mais les conversations autour de la table valent le détour.

On échange pèle mêle des poèmes de Verlaine, des confessions sur la difficulté à trouver la juste distance en couple, des conseils de lecture pour explorer sa sexualité et la recette du pudding aux graines de chia. J’adore.

Contre toute attente la pluie finit par laisser place à une éclaircie. Un groupe en profite pour faire une jolie randonnée. Mon groupe va quant à lui faire de la couenne jusque la tombée de la nuit.

Pour retourner au gîte, nous prenons la route des crêtes qui serpente au milieu des pins. Nous sommes cinq, serrés dans une petite voiture. A la radio on entend « one more cup of coffee » de Bob Dylan.

Lundi 27/09

Dernier jour. Nous allons presque tous dans le même secteur pour faire les grandes voies « Adieu Zidane » et « Hissage nocturne ».

Tour à tour nous descendons dans les gorges par un rappel en fil d’araignée.

[Fil d’araignée : n.m descente en rappel en plein vide, sans toucher le rocher]

L’ascension à peine commencée, nous sommes surpris par des chutes de pierres au dessus de nous. En quelques secondes nous sommes à Verdun en 1917; Les balles sifflent autour de nous, et je lis l’effroi sur le visage de mes compagnons d’armes, qui se plaquent contre la paroi au fond d’une tranchée. Ce n’était pas notre guerre.

Nous découvrirons plus tard que les responsables de ces chutes de pierres sont 2 inconscients, qui ne méritent ni l’appellation de grimpeurs ni l’encre de mon stylo.

La suite de la grande voie est impressionnante. J’avance la peur au ventre. Je visualise ma chute. C’est le moment que choisit ma jambe pour apprendre à danser le twist en autodidacte. Qu’est-ce que je fous là putain ?

Je dois vous avouer quelque chose : je n’aime pas l’escalade. Du moins pas à ce moment là.

Alors je me mets à respirer.

Lentement.

Profondément.

Le temps ralenti.

La falaise sent le thym sauvage.

Je sens presque mon pouls au bout des doigts.

Je me retourne et je vois le Verdon.

Je souris. Soudain le cri d’un grimpeur résonne dans la vallée : « LIBRE !»

[Libre : adj. Signal du grimpeur qui a libéré sa corde / proclamation poétique à qui voudra bien l’entendre]

Maintenant je me rappelle pourquoi je suis là.

Je suis là parce que j’aime les grimpeurs, leur folie, leur détermination, leur poésie.

Avec eux, j’aime jouer à la chasse au trésor, en suivant les obscures indications d’un topo qui nous aideront (parfois) à trouver notre voie.

Avec eux, j’aime prier des divinités aztèques, indiennes et païennes pour que la pluie, le vent et le soleil nous offrent quelques heures de félicité.

Avec eux, j’aime observer les rochers, dans le détail, et pouvoir en parler des heures.

Avec les anciens, j’aime apprendre, emprunt d’humilité. Avec les nouveaux, j’aime enseigner, emprunt de bienveillance.

Et quand enfin vient le moment de grimper, j’aime le défi, physique et mental.

J’aime accrocher ma peur à une dégaine, et la dépasser.

J’aime tomber 7 fois, mais me relever 8.

J’aime toucher du doigt l’éternité dans un instant.

Voilà c’est ça… Je suis là parce que, comme me l’a dit un jour le grand sage Carlo, « je fais le voeu de toujours être en mouvement. »

Texte : Moa
Photos : Emilie, Natalia, Cécile, Nina
Heureux grimpeurs : Carlo, Nina, Cécile, Céline, Hélène, Moa, Linh, Pierre-Rudolf, Emilie, Martin, Alex, Natalia

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